L’image à l’ère du deepfake

Par Djamel Benali

L’image n’est plus ce témoignage visuel incontestable, ni cette preuve qui suffisait à trancher les faits et à figer la réalité. À l’ère du deepfake, elle a perdu son innocence. Elle est passée du statut de miroir du réel à celui d’hypothèse permanente de manipulation, d’outil de vérification à espace de doute. La question n’est plus « que voyons-nous ? », mais bien « ce que nous voyons a-t-il réellement existé ou a-t-il été fabriqué pour paraître crédible ? ».

Les technologies du deepfake ont ébranlé l’un des dogmes les plus ancrés de la culture médiatique : l’image ne ment pas. L’intelligence artificielle ne se contente plus de retoucher ou d’améliorer le visuel, elle est désormais capable de recréer le réel lui-même, en produisant des images et des vidéos cohérentes, plausibles et parfaitement alignées avec les attentes psychologiques du spectateur. Le danger est là : le mensonge visuel devient plus convaincant que la vérité, plus fluide, plus viral, et donc plus efficace.

Dans le champ politique, le deepfake s’est imposé comme une arme douce dans les stratégies d’influence et de déstabilisation. Une seule séquence falsifiée, diffusée au bon moment, peut détruire une réputation, provoquer une crise ou orienter l’opinion publique. Plus grave encore, la généralisation de ces technologies a installé un climat de soupçon permanent : même les images authentiques peuvent désormais être niées, sous prétexte qu’elles pourraient être truquées. Cette défense par le doute fragilise profondément les notions de responsabilité et de preuve.

Le journalisme, longtemps garant de la vérité visuelle, se retrouve face à une crise à la fois éthique et cognitive. La course à l’instantanéité, la pression des réseaux sociaux et la concurrence numérique réduisent les marges de vérification. Or, à l’ère du deepfake, l’erreur n’est plus une simple faute professionnelle : elle devient un acte de désinformation qui mine la confiance du public. Et sans confiance, le journalisme perd sa raison d’être.

Le citoyen est le maillon le plus vulnérable de cette chaîne. Son regard est sollicité en permanence, submergé par un flux d’images émotionnelles et rapides, tandis que son esprit peine à maintenir une distance critique. Le deepfake cesse alors d’être une prouesse technologique pour devenir une crise du discernement. Il interroge la culture médiatique, l’éducation à l’image et la capacité des sociétés à former des citoyens lucides plutôt que de simples consommateurs fascinés.

Cela ne signifie pas la fin de la vérité visuelle, mais la fin de son immunité. L’image ne suffit plus à elle seule : elle exige un contexte, une source identifiable, une analyse critique et des mécanismes de vérification rigoureux. La vérité ne se regarde plus seulement, elle se comprend, se déconstruit et se confronte. La véritable fracture n’oppose plus le vrai au faux, mais la conscience critique à la crédulité, l’éthique médiatique à la soumission aveugle à la technologie.

À l’ère du deepfake, l’image n’a pas perdu sa puissance, mais elle a perdu sa sacralité. Dans un monde où les visages artificiels se confondent avec les visages réels et où la simulation rivalise avec les faits, la défense de la vérité devient une responsabilité collective. Elle suppose un journalisme vigilant, un public exigeant et des cadres juridiques capables d’anticiper les dérives plutôt que de les subir. Désormais, la vérité ne s’impose plus par l’évidence visuelle : elle se conquiert par l’esprit critique.

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